19
Berrion
Lorsqu’il ouvrit les yeux, Amos était dans un lit mœlleux, sous un épais édredon de plumes. Un rayon de lumière entrait dans la pièce par la fente des rideaux. Dans la mi-pénombre, le garçon regarda autour de lui et constata que la pièce ne lui était pas étrangère. Elle lui rappelait la chambre qu’il avait déjà occupée dans le château de Junos, à Berrion. De toute évidence, celle-ci avait été refaite à neuf.
— Où suis-je ? murmura Amos en s’asseyant sur le lit.
— Tu es à la maison, répondit une douce voix.
— Mais… je n’ai pas… de…
— Mais oui, mon garçon, reprit la voix, ton voyage est terminé…
C’est alors qu’Amos reconnut la voix de Frilla et qu’il la vit, à ses côtés, lui tendre les bras. La mère et le fils s’étreignirent longtemps en silence, laissant s’écouler des cascades de larmes de bonheur. Après l’attaque de Berrion, le voyage jusqu’à l’île de Freyja, l’aventure d’El-Bab et son passage dans les Enfers, Amos retrouvait enfin sa mère. Il la cherchait depuis si longtemps.
— Où sommes-nous et comment me suis-je retrouvé ici ? lui demanda-t-il.
— Tes amis, Béorf, Lolya et Médousa, t’ont ramené ici, à Berrion. Vous êtes arrivés dans une étrange machine volante pilotée par un petit bonhomme roux.
— Je ne me souviens de rien…
— Tu étais dans un état lamentable, Amos. Depuis près de trois semaines maintenant, nous te veillons à tour de rôle. Et sans la persévérance et les soins de ton amie Lolya, je crois que nous t’aurions perdu pour de bon.
— Est-ce que j’étais blessé ?
— Ton corps était en parfait état, mais ton esprit était sur le point de se rompre. Tu divaguais nuit et jour en hurlant des horreurs que je préfère ne pas te répéter. Nous avons même été obligés de t’attacher aux barreaux du lit, afin que tu ne te mutiles pas. J’ai pensé plusieurs fois que tu n’émergerais jamais de ton cauchemar…
— Pourtant, je me sens tellement bien maintenant…
— Je pense que Lolya a concocté le bon médicament pour te sauver. Elle a essayé des dizaines de remèdes, mais, depuis trois jours, elle te fait boire une potion qui a commencé par calmer tes crises de délire et tu as ensuite émergé de ta stupeur. Il faut dire aussi que Sartigan lui a donné un bon coup de main…
— Sartigan ? Il est ici aussi ?
— Nous sommes tous ici, Amos. Nous étions si inquiets pour toi. Attends, reste là, je vais annoncer la bonne nouvelle aux autres.
Frilla quitta la pièce, et le garçon en profita pour se lever, poussé qu’il était par une folle envie de sentir le soleil sur sa peau. Il avait des fourmis dans les jambes et était courbaturé comme s’il venait de courir un marathon. Il marcha lentement jusqu’à la fenêtre, puis tira les rideaux pour prendre un bain de lumière.
C’est à ce moment que Lolya entra brusquement dans la chambre et aperçut Amos, debout sous les rayons du soleil. La jeune Noire s’écroula en pleurant de joie. Leur cauchemar était enfin terminé : elle avait réussi à sortir son ami de la noirceur d’une folie dévastatrice.
Amos s’élança comme il le put vers son amie, mais ses jambes encore flageolantes lui firent perdre l’équilibre et il tomba à la renverse contre Lolya. Tous deux se retrouvèrent par terre. Ils riaient sans pouvoir s’arrêter.
— Je manque un peu d’adresse, dit enfin Amos en essayant de se relever. Je ne t’ai pas trop fait mal, j’espère ?
— Oh non, pas du tout ! s’exclama Lolya, au comble du bonheur. Attends… attends que je t’aide. Viens, asseyons-nous sur le lit !
— Très bien, répondit Amos en se laissant guider par son amie.
Les deux adolescents atteignirent le meuble et s’y assirent côte à côte, sur l’édredon.
— Quelle culbute ! dit Lolya en pouffant de nouveau.
— Ouf, tu l’as dit ! Merci pour ton aide.
— Mais ce n’est rien, voyons…
— Je ne dis pas ça parce que tu m’as ramené jusqu’au lit, précisa-t-il. Je parle de tes soins et de toute ton attention pour moi alors que j’étais… comment dire ?…
— Alors que tu étais malade, dit la jeune Noire. À ce propos, il faut que je te parle. Je crois que le choc de… que le choc provoqué par…
— … par la mort d’Aélig, continua Amos. Tu peux le dire, car je m’en souviens très bien. C’est d’ailleurs la dernière chose que je me rappelle…
— Donc, ce serait le choc causé par sa mort qui t’aura plongé dans cette grande confusion. Tu sais, je crains beaucoup qu’un prochain bouleversement émotif ne te replonge dans cet état. Tu es fragile, Amos…
— Tu as peut-être raison, mais je ne vais tout de même pas m’arrêter de vivre pour autant ! ?
— Non, bien sûr, mais il faudra que tu sois très prudent. Comme tes émotions ont une influence directe sur ta magie, il ne faudrait pas que tu provoques des cataclysmes à répétition. D’ailleurs, à titre préventif, je t’ai préparé un remède qu’il te faudra prendre tous les jours.
— Eurk ! Qu’est-ce c’est ?
— Un mélange de plantes et d’ingrédients magiques, expliqua-t-elle en lui présentant un petit flacon. Il contient aussi un élément très puissant que j’ai pu me procurer grâce à l’aide de Sartigan. Il s’agit de larmes de licorne… Tu dois en prendre trois gouttes chaque matin jusqu’à ce que tu sentes que les blessures causées par les Enfers se cicatrisent dans ton esprit…
— Autrement dit, si je comprends bien, vous croyez que je suis dément et que j’ai besoin de médicaments pour me contrôler ?
— Mais non, pas du tout ! riposta Lolya. Tu n’es pas fou, mais ton âme est blessée.
— Comprends-moi bien, on ne revient pas d’un voyage dans les Enfers comme d’une balade dans la forêt ! J’ai sondé ton esprit pendant ton délire et je sais que les épreuves que tu as subies t’ont déchiré. J’ai l’impression qu’une partie de toi est restée là-bas. Tu sais, Amos, les blessures de l’âme se cicatrisent moins facilement que les blessures physiques, mais ne t’en fais pas, elles finissent par disparaître.
— D’accord, tu as raison. J’ai tant vu, là-bas, d’horreurs indescriptibles. Et la cité infernale m’a… Ç’a été si…
— Arrête-toi maintenant ! lança Lolya. Ce n’est pas le moment de revivre ça ! Pour l’instant, nous sommes à Berrion et une magnifique journée nous attend tous !
— Ça, c’est vrai ! Profitons un peu du soleil !
— Béorf et Médousa dorment encore. Je vais les faire réveiller et nous prendrons le petit-déjeuner dans la cour intérieure du château. Habille-toi, nous t’attendrons en bas. Oh ! n’oublie pas le médicament ! Trois gouttes sous la langue…
— À vos ordres, docteur ! fit Amos en rigolant. Laisse tomber pour les autres, ma mère est déjà partie les prévenir. Mais avant de partir, peux-tu m’expliquer la fin des événements dans la cité de Pégase ?
La jeune Noire rapporta donc les dernières volontés d’Aélig et comment Médousa l’avait pétrifiée. Après quoi, le peuple des icariens avait installé la statue de sa jeune reine sur un socle de marbre, au cœur d’un des plus beaux jardins de la Ville pourpre. La charte des droits et des devoirs avait été remise à l’oracle des oracles, afin qu’il mette en place un nouveau système politique dans la cité. Flag Martan Mac Heklagrœn les avait ensuite ramenés tous les quatre à Berrion et était vite retourné chez les icariens, à titre d’observateur de la déesse et de premier ambassadeur de l’île de Freyja. Le lurican avait de gros projets et voulait établir des liens commerciaux entre son peuple et la cité de Pégase.
Il désirait aussi créer une ligne aérienne composée d’une bonne dizaine de flagolfières afin de relier entre eux l’île de Freyja, Upsgran et la cité de Pégase. Son peuple avait été confiné trop longtemps sous terre ; il était temps qu’il explore le monde.
Flag prévoyait aussi que la grande ville des icariens serait, dans un futur proche, une destination de choix pour les luricans désirant s’offrir des vacances. Il y avait là un marché encore vierge à conquérir et des centaines d’occasions à saisir !
— La suite de l’histoire est simple, continua-t-elle. Nous t’avons installé dans cette chambre et avons cherché un moyen de te guérir. Heureusement que Sartigan a pu nous fournir des larmes de licorne, car, sans cet ingrédient, je crois que nos efforts seraient demeurés vains.
— Merci pour tout, fit Amos, plein de reconnaissance. Je descends vous rejoindre bientôt…
Le garçon demeura seul et repensa à Aélig. Il se repassa les premiers moments de leur rencontre et revit leur premier dîner sur la plage. Une grande tristesse l’envahit, mais il ne se laissa pas abattre. Malgré son chagrin, la vie continuait et l’aventure allait bientôt se poursuivre. Les choses auraient pu être différentes entre l’icarienne et lui, mais la vie en avait voulu autrement. Pour les magnifiques moments passés ensemble, Aélig aurait toujours une place de choix dans son cœur ; par contre, jamais il ne lui pardonnerait d’avoir assassiné le roi et tenté de tuer ses amis.
En s’habillant, le garçon remarqua, sur un banc près du lit, une nouvelle armure de cuir. Du même modèle que l’ancienne, elle était cependant plus épaisse et s’ajustait mieux à son corps.
« Merci, mère, pensa-t-il en reconnaissant le travail minutieux de Frilla. L’autre était devenue un peu serrée, mais celle-ci est parfaite ! »
Amos enfila ensuite ses grandes bottes, tressa sa natte et s’assura que sa boucle d’oreille à tête de loup pendait toujours à son oreille. Il la tâta en pensant à son père, Urban, assassiné par les bonnets-rouges… Puis il se rendit au rendez-vous.
À son arrivée dans la cour intérieure du château, Amos fut acclamé par des dizaines de chevaliers et plusieurs membres de la cour. Junos l’accueillit à son tour avec une chaleureuse accolade et le fit asseoir à ses côtés. Autour de la table étaient également rassemblés Béorf, Médousa, Sartigan, Lolya et Frilla.
— Je vois que mon élève semble en pleine forme pour reprendre sa formation, dit le maître sur un ton amusé.
— Mais, maître Sartigan ! lança Amos, tout surpris, vous parlez très bien notre langue ! Je serais effectivement ravi d’assister à vos leçons sans être obligé de porter les oreilles de cristal de Gwenfadrille. Surtout que je les ai égarées !
— Mais, non ! intervint Béorf. Je les ai récupérées ainsi qu’Al-Qatrum dans les décombres d’El-Bab ! Je te rendrai tes affaires après le petit-déjeuner… Mangeons d’abord !
— Je pense qu’il nous faudra beaucoup travailler pour raffermir votre esprit et calmer le feu de vos émotions, jeune porteur de masques ! poursuivit le vieil homme.
— Donnez-lui le temps de se remettre un peu, intervint Frilla. Vous savez que mon fils doit se reposer.
— Mais bien sûr ! D’ailleurs, dans mon pays, on raconte une histoire qui…, commença Sartigan en levant le doigt.
— Ah non ! Non ! Je refuse ! s’exclama Junos. Je suis le premier à savoir apprécier une bonne histoire, mais aujourd’hui, s’il vous plaît, dispensez-nous de vos contes !
— Il dit cela parce que je suis meilleur conteur que lui, se moqua gentiment le maître. Il n'aime pas la concurrence, notre Junos.
— Vous êtes un vieux bouc, Sartigan ! fit Junos en pouffant. Et vous avez la tête aussi dure qu’une mule ! Il n’existe pas de meilleurs conteurs que moi sur tout le continent et vous le savez très bien !
— Vous voyez ? Il est jaloux, répliqua le maître en haussant les épaules et en faisant un clin d’œil amusé à la tablée.
Tout le monde éclata de rire, alors qu’on déposait sur la table les plats du petit-déjeuner.
— Béorf m’a conté en détail vos aventures depuis que nous nous sommes quittés, après les événements de Ramusberget ! dit Junos à Amos. J’aimerais bien les entendre de ta bouche ! Si tu es d’accord, nous en parlerons après le repas…
— Non, je ne crois pas, s’interposa Frilla. Amos ira au lit pour reprendre des forces.
— Mais je croyais que nous pourrions peut-être aller pêcher ensemble ! fit Béorf en avalant un morceau de pain au sarrasin. Il y a longtemps qu’on n’a pas…
— Pas du tout ! l’interrompit Médousa. Je crois qu’Amos doit être informé de…
— De rien du tout ! coupa Sartigan. Il doit vite reprendre l’entraînement, c’est primordial pour son équilibre.
— Moi, intervint Lolya, je me proposais de l’inviter à faire une promenade à l’orée du bois de Tarkasis. Le temps est magnifique, l’air est si doux…
— Alors, joli garçon, lança Béorf avec un grand sourire, que veux-tu faire ?
Amos les regarda tous, en souriant de toutes ses dents. Quel plaisir de se retrouver avec eux, à Berrion, dans le confort et la chaleur de l’amitié véritable !
— Les yeux de Lolya clignèrent rapidement et une lueur traversa ses profondes pupilles. Le garçon saisit immédiatement le désir de son amie de passer quelques heures avec lui.
— Je crois que c’est la promenade dans les bois qui me fera le plus de bien ! décida-t-il en se tournant vers Lolya, puis il ajouta, blagueur : N’est-ce pas là ce qu’il faut pour me replacer les idées, cher docteur ?
— Je vois, cher patient, répondit son amie, que vous n’avez rien perdu de votre bon sens !